08.10.2009

Souvenirs

Joséphine vient de se jeter par la fenêtre, dehors dans le champs à l'arrière de la maison, les moutons égorgés gisent avec les agneaux, tous morts. Les chiens du directeur n'en ont épargné aucun. Fracture ouverte, Joséphine n'a pas vingt ans mais vit comme une petite grand-mère, elle a échoué ici dans ce "lieu de vie " après avoir écumé les hopitaux psychiatriques. Suite au viol et au meurtre de sa soeur par leur père, sa vie s'est brisée dans une folie ombrageuse et un vide sans nom. La semaine précédente elle s'était repassé le bras avec un fer, il y a des souffrances que l'on exprime qu'avec le corps. Je l'aime bien, elle peut être douce et charmante lorsque le quotidien l'absorbe.
Claude, elle, c'est une autre histoire, brutalisée par ses frères, elle ne connait que les rapports de force, elle est parfois marrante avec son rire de chêvre, et passe son temps à fuguer, elle veut partir à Chinatown en Chine.
Charles a perdu ses facultés après un accident de voiture, il en garde une démarche glaudicante et l'esprit d'un enfant de 8 ans, il aime la musique et a la même coupe de cheveux que son chanteur préféré, avec une mèche jaune vif qui lui cache la moitié du visage.
Ensuite il y a Serge un peu  pyromane et Mathieu un tantinet sadique, c'est lui qui a découvert les animaux ce matin. Ce drôle d'équipage habite une maison à la campagne qui fût sans doute jolie, mais aujourd'hui, les fenêtres sont brisées, les wc bouchés, la salle de bain impraticable. Ils sont ici pour apprendre à s'occuper d'eux-mêmes, et surtout livrés à eux-même. Moi je suis ici en tant que TUC, un des premiers contrats aidés qui remplace des professionnels par des amateurs. Les temps de présence sont de trois jours, deux nuits, deux jours de repos et on recommence. Drôle d'équipage hétéroclite et passablement à la dérive,  il n'y a aucune présence autre que la mienne et celle d'un directeur qui les fuit pour prendre des cours de pilotage avec l'argent de leurs pensions.

Le premier jour de mon arrivée, C'est la fête, Joséphine poursuit Mathieu avec un énorme couteau, il lui a taché sa robe.
Je viens juste de pénétrer dans ce qui sert de cuisine, pas le temps de faire les présentations, une jeune femme effrayée s'accroche à mon bras en me suppliant de reprendre l'arme. Pas d'autre choix je calme tout le monde et enlève le couteau, une fois l'ambiance plus sereine, je demande à voir la monitrice, elle se tient près de moi toujours accrochée à mon bras, ça commence bien!

Commentaires

Nous sommes tous des animaux fous.
Pour certains seulement, cette folie a inventé la raison.
Pourquoi cette discrimination ?
Si l'on se pose la question, c'est que l'on n'est pas devenu raisonnable.
Heureusement, les fous ont gardé la main sur la sculpture, la peinture, la musique, la danse et la poésie.

Ecrit par : Baillergeau | 08.10.2009

Catherine vous êtes vraiment dans ce genre d'endroit, mais qui cautionne ce type "d'établissement" si on peut parler ainsi de ce bouge immonde que vous décrivez?
Au secours si notre pays en est venu à pratiquer ce genre de chose, on se croirait visionner les orphelinats de Ceaucesu après la chute du couple de dictateurs roumains. On vient de mettre en examen une directrice de "Maison de retraite" à Bayonne mais votre directeur ne mérite pas mieux. La dénonciation dans ce cas rélève du salut pour ces personnes, visiblement en danger et vous avec.

Ecrit par : Le passant qui passe | 09.10.2009

Non pas actuellement, c'était en 1990 j'y suis restée quelques mois mais ce que je décris était réel. L'annonce de ce "travail d'utilité collective" était passé à l'anpe. Effectivement le directeur en question a fini devant le tribunal et l'endroit a été fermé. Il y avait très peu de contrôles à l'époque du fait qu'il était très difficile de trouver des places à ces jeunes. Et oui cela montre bien que le problème peut se retrouver ailleurs et sur d'autres types d'établissements. Cet épisode m'a beaucoup marqué, on ne savait jamais à quoi s'attendre, et à chaque fois que je m'y rendais, j'avais l'impression de passer à travers un sas de stress et de vigilance necessaire pour parer à toute éventualité.
Mais en tant que TUC mon point de vue n'avait que peu de valeur, en fait. La situation est restée stationnaire jusqu'au moment où j'ai demandé à ce qu'on puisse travailler en binome. Une stagiaire est arrivée d'Allemagne, étudiante en travail social, parlant à peine français, j'étais en fin de contrat et j'ai continué bénévolement durant un mois supplémentaire pour lui eviter de vivre la même chose. Nous sommes devenues amies et c'est elle qui a entrepris des démarches auprès de travailleurs sociaux .

Ecrit par : Catherine | 09.10.2009

Coucou Catherine.

C'est étrange. Ton récit, en présentant succinctement les personnes, me fait penser à un huit clos. Une sorte de pièce de théâtre où se mêle le dramatique et l'humour décalé...

Ce type d'institution me font penser aux institutions totales qu'avait étudier le sociologue américain Ervin Goffman.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_totale

Ecrit par : Pablo | 11.10.2009

En fait pour gérer les situations de crise, l'humour nous a permis de dédramatiser pas mal de conflits, les jeunes présents n'en manquant pas :-)

Ecrit par : Catherine | 11.10.2009

Nous avions quand même des programmes d'activités extérieures dès le début, mais il faut dire que pour les sortir de la camionnette, c'était pas évident. A la fin on faisait en sorte qu'ils restent le moins longtemps possible sur le "lieu de vie" qui devenait vraiment invivable

Ecrit par : Catherine | 11.10.2009

Bien que tout cela se soit passé en 1990, il n'en demeure pas moins que c'est une honte pour l'institution, et que les travailleurs sociaux ne s'en soient inquiétés que sur l'intervention de cette jeune Allemande est tout simplement scandaleux, c'est leur métier non de voir et de remédier à ce genre de situation, et je ne peux prendre cette situation dans le sens de Pablo.
D'ailleurs si on croit certaines affaires récentes d'enfants maltraités et même morts on ne peut être tranquilisé sur la compétence et l'intégrité de ce corps de métier, tout cela est proprement dégoûtant, et dire que l'on paie des impôts pour le peu de rendu de ces fonctionnaires!

Ecrit par : Le passant qui passe | 12.10.2009

Il y a bien eu des visites régulières mais il aurait fallu rester sur place toute une journée pour se rendre compte de l'état des lieux. Aujourd'hui les CAT se sont développés et les jeunes sont bien suivis, les plus indépendants vivent dans des appartements en autonomie, il y a eu quand même pas mal de changement.
Pour tout ce qui concerne le travail à la personne, il y a ce risque latent de passer à côté d'évènements dramatiques, on ne peut pas non plus surveiller tout le monde, tout le temps.
Mais ce que je trouve toujours incroyable encore aujourd'hui c'est que l'on ait pu introduire un personnel non qualifié dans ce lieu de vie. Lorsque je me retrouve dans cette situation à l'époque, le fait de mettre en balance mon inexpérience est vu comme un refus de travailler. Après j'ai retrouvé ce même genre de paradoxe à travers les CES qui se sont révélés procéder un peu du même genre, remplacer des professionnels par des amateurs ( travail peu rémunéré donc economiquement interessant). Heureusement, j'ai su orienter ces contrats en fonction de mes compétences, ce qui m'a au moins, d'un point de vue personnel, permis de progresser.

Ecrit par : Catherine | 12.10.2009

C'est riche d'être là où se rencontrent ceux qui viennent voir et celui qui n'exprime que des sentiments humains fondamentaux, la tragédie, l’extase, le destin funeste et ce genre de chose.

Ecrit par : baillergeau | 14.10.2009

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